Le liège portugais : grosse pression sur un si petit bouchon

Fabio Mendes tire un coup de hache contre un chêne-liège à Coruche, la capitale du liège portugais. (Photo : Davide Raffaele Lobina)

cortiça Le Portugal, premier producteur de liège au monde, en a exporté pour plus d’un milliard d’euros en 2023, un chiffre record. Pourtant, il y a vingt ans, le secteur était fortement menacé par la concurrence du plastique. Aujourd’hui, si le changement climatique et le manque de main d’œuvre posent de nouveaux défis, la filière mise sur la recherche et la technologie.


« Il faut écouter les signaux que l’arbre envoie, le son de la hache qui s’enfonce dans l’écorce, sa couleur, les conditions de la terre autour du tronc. » À 24 ans, Fabio Mendes est l’un des rares jeunes tiradores de cortiça, les leveurs de liège. Il vient de porter un coup de hache sec contre l’un des arbres qui font la richesse de la ville de Coruche, connue au Portugal comme étant la capitale du liège.

Pour obtenir ce matériau, il suffit d’enlever la partie superficielle de l’écorce du chêne-liège, aucun besoin de le couper. « Si on ne dose pas parfaitement la force avec laquelle on frappe l’arbre, on risque de le blesser. Il pourrait alors cicatriser et ne plus jamais produire de liège », confie Fabio en pointant du doigt une partie du tronc plus foncée et plus dure que le reste, alors que l’écorce est d’habitude claire et spongieuse au toucher. C’est son père qui lui a appris le métier : au Portugal, la levée du liège est un savoir-faire traditionnel transmis de générations en générations. Un savoir-faire incontournable pour l’industrie du liège dont le pays est le principal exportateur au monde.

En 2023, la valeur des exportations a atteint le chiffre record de 1,2 milliard d’euros, soit 2% de plus que l’année précédente, selon l’APCOR, l’association portugaise des producteurs de liège. Depuis des années, les exportations ne cessent d’augmenter. Le produit phare : le bouchon en liège dont la part de la valeur des exportations représente 75%.

Des plaques de liège dans l’usine Amorim à Santa Maria de Lamas avant d’être transformées. (Photo : Davide Raffaele Lobina)

Pourtant, il y a vingt ans, on craignait que le liège perde des parts de marché vis-à-vis d’autres matériaux synthétiques, moins chers et sans risque de bouchonner le vin. La filière a su surmonter la concurrence, grâce à des technologies permettant de protéger le vin contre le goût de bouchon.

Du liège au bouchon

La plupart des 560 entreprises de transformation du liège du pays sont concentrées à 30 kilomètres au sud de Porto. Parmi elles, le groupe Amorim produit environ six milliards de bouchons sur les 21 milliards de bouteilles de vin vendues chaque année dans le monde, soit près d’une sur trois. L’entreprise compte plus de 3 500 employés sur un total de 8 000 dans le secteur. Ce qui en fait le leader incontestable du marché.

La société a investi des millions d’euros afin d’enlever toute substance susceptible d’abîmer le vin, notamment la molécule du trichloroanisole, ou TCA, responsable du goût de bouchon. « Avec cette technologie, on pourrait trouver une aiguille dans une botte de foin », garantit Carlos de Jesus, chargé de communication. Derrière lui, des dizaines de machines analysent un par un les bouchons pour les clients les plus exigeants, qui peuvent coûter jusqu’à cinq euros l’unité. Les bouchons les moins chers coûtent quelques centimes et leur prix augmente en fonction de leur qualité, qui dépend de celle du liège dont ils sont extraits.

À l’entrée des énormes hangars de l’usine, des centaines de plaques de liège attendent d’être transformées. Elles ont été auparavant bouillies et pressées pour être aplaties, puis mises à sécher pendant des mois. L’arôme boisé du liège domine. Ça sent la forêt. Seul le bruit assourdissant des dizaines de grandes machines vertes en action ramène à l’usine.

Ici les plaques de liège sont coupées en longs morceaux qui sont rapidement perforés l’un après l’autre par des tubes mécaniques pour être taillés en cylindres. Le bouchon en liège naturel est né. Lorsque les morceaux ont une épaisseur très irrégulière, des ouvriers spécialisés trouvent en un clin d’œil les endroits précis d’où tirer des bouchons. 

Malgré les nouvelles utilisations, la demande de liège continue de dépendre du secteur vinicole. « On s’attend à ce que la consommation de vin augmente dans des pays comme la Chine qui en consomme moins d’un litre par personne par an, comparé au Portugal qui en consomme 60 », relate Antonio Rios de Amorim, qui tient les rênes de l’entreprise née il y a 154 ans. Il prévoit déjà qu’il faudra plus de liège pour fermer les bouteilles. Pour cela, le nombre de chênes-lièges devra, de facto, augmenter. Plus de bouteilles, plus de bouchons. Mais alors comment augmenter la production de liège ?

Parmi les options envisagées, il y a celle de raccourcir le temps de la première récolte. D’ordinaire, il faut attendre que l’arbre ait 25 ans avant de commencer à prélever l’écorce. Or, des recherches suggèrent que l’irrigation pourrait considérablement accélérer ce processus, avec une première levée lorsque l’arbre a huit ans. Aujourd’hui, sur un hectare on peut planter jusqu’à 400 chênes-lièges mais seuls 100 survivent. L’irrigation augmenterait également leur taux de survie. 

« Pour chaque kilo de liège produit, l’arbre absorbe 73 kilos de CO2 », assure encore Antonio Amorim. Un atout, selon lui, pour lutter contre le réchauffement climatique alors que son entreprise a décidé d’investir sur plus de 8 000 nouveaux hectares de plantations.

Un écosystème façonné par l’homme pendant des siècles

Au Portugal, on compte plus de 720 000 hectares de forêts de chênes-lièges, soit un tiers des forêts du bassin méditerranéen, d’où l’espèce est originaire. 90% des forêts portugaises sont privées mais soumises à une stricte réglementation nationale. La levée du liège ne peut se faire que tous les neuf ans. Il est interdit de couper les chênes-lièges sans une autorisation préventive de l’État. Les terrains ne peuvent pas être convertis à de nouvelles cultures.

Des chênes-lièges à Coruche, à 80 kilomètres au nord-est de Lisbonne.
(Photo : Davide Raffaele Lobina)

Pour Conceição Santos Silva, secrétaire générale de l’Union des forêts méditerranéennes (UNAC), une association qui représente les propriétaires de chênes-lièges de différentes régions du Portugal, ces règles sont parfois trop strictes : « Le réchauffement climatique amène de nouvelles maladies. De nouvelles cultures permettraient au sol de se purifier avant de planter des chênes-lièges susceptibles de résister aux pathogènes qui les avaient antérieurement tués ou affaiblis. »

Elle s’inquiète également de la proposition de directive européenne qui obligerait les propriétaires à laisser une partie des forêts se régénérer toutes seules : « Cet écosystème a été façonné par l’homme pendant des siècles. Restaurer des conditions plus naturelles, ce n’est pas une bonne chose. La gestion des forêts permet de réduire la diffusion des pathogènes et surtout de ralentir la propagation des incendies. »

Un salaire moyen à la journée de 120 euros

Mais à l’heure où les propriétaires des forêts et les producteurs de produits en liège s’inquiètent du manque de main d’œuvre, le destin de la filière reste d’abord lié au choix des jeunes, comme Fabio Mendes, de reprendre le flambeau de tirador de cortiça.

Car malgré le salaire moyen à la journée de 120 euros – ce qui en fait le travailleur le mieux payé dans le milieu agricole au Portugal – il est de plus en plus rare de rencontrer des jeunes apprentis dans les équipes, entre dépeuplement progressif des zones rurales et nouveaux horizons professionnels pour la jeunesse.

Pour combler ce manque de main-d’œuvre, depuis quelques années, des machines font leur apparition aux côtés des haches dans les mains des leveurs de lièges. La productivité des travailleurs aurait augmenté de 20 à 30% dans les forêts où la récolte était mécanisée, selon Antonio Amorim. Son entreprise s’est engagée dans le développement des machines toujours plus efficaces. Aujourd’hui, des lasers capables de mesurer l’humidité de l’écorce pour couper là où il faut, complètent les lames mécaniques des appareils.

L’homme pourrait-il être remplacé ? Alors que la crainte est bien réelle chez les professionnels du métier, Antonio Amorim se veut rassurant : « On ne veut pas se débarrasser des leveurs de liège. Leur savoir-faire reste essentiel, nous essayons de faciliter leur travail. »

Quant à Fabio, qui est devenu ingénieur forestier, il estime qu’on ne peut plus se passer de ces technologies, faute de quoi le liège n’aurait plus de futur. « Quand on aime ce métier, une fois que la saison de la levée est passée, peu importe la fatigue, on a hâte d’être à la prochaine. » La main délicatement posée sur un vieux chêne-liège, son regard reflète l’héritage de ceux qui ont misé sur cette culture.

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